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Archive pour janvier 2011

La rivière (Springsteen théme)

La rivière roulait sur les galets de granit son eau claire et froide.
Sa rivière…
Il y avait apprit à nager, il y avait lancé ses premiers appâts, posé ses premières mouches, leurres dérisoires de poils ou de plumes qui trompaient si rarement les poissons. Elle l’avait ensorcelé, envouté, dès son enfance.
Et elle était encore là.
Immense la première fois où il avait été en âge de s’approcher d’elle sans la présence paternelle, tendre quand il avait donné son premier baiser , secrète quand elle avait abrité ses peines, ses joies, amante attentive et experte quand pour la première fois une autre femme lui avait offert son corps.
Eternelle.
Symbiose presque parfaite entre eux deux. Eau amicale devenant caressante ou maternelle.
Dans le grand virage, juste après le radier, elle devenait presque noire.
Gouffre à la magie maléfique des profondeurs. Ses pensées de gamin avaient crées mille monstres aquatiques, milles naïades, un panthéon qui tantôt le protégeait, souvent l’effrayait.
A la sortie de celui-ci l’eau éclatait dans le fracas d’une chute à l’écume blanche.
Son Niagara personnel.
Des navires de papier, d’écorce ou de feuille s’y étaient abîmés. Dérisoire cimetière qu’aucune femme de marin ne venait pleurer. Mais parfois, attentive à ses efforts, la mère_rivière recrachait l’esquif qui s’en allait voguer vers son destin.
Son regard parcourut son domaine. Tout au plus deux cent mètres encaissés entre les falaises et la corniche.
Dans sa tête Springsteen serinait une vieille chanson où il était question, aussi, d’une rivière.
“We go down to the River, and into the river we die”
Rengaine adolescente apprise par cœur sur une guitare mal accordée, chantée faux autour de feux de camps alcoolisés. Une enfance heureuse, un adolescent un peu secret comme le bruit de l’eau, un passé proche.
Il leva ses yeux au ciel.
Des larmes coulaient, abondantes, sur son visage défait.
Il revoyait ce soir de Décembre pluvieux. La route sinueuse le long de la corniche, l’auto radio qui déversait la chanson du Boss tandis que le ciel s’épanchait sur le paysage chaotique des montagnes alentours.
Et soudain, les phares en face, trop à droite, trop près…Il avait bien écrasé le frein dans un hurlement, mais l’eau, son amie si ancienne, l’avait trahi pour la première fois.
Plongeon terriblement lent par-dessus la mince rambarde de sécurité. Des mètres de chute avant l’accueil du lit…
…d’hôpital, et les longs mois de souffrances dans ses os brisés. Il l’avait haït, maudite cette eau céleste qui avait gonflé de haine son amante terrestre.
Et surtout, était née, brutalement, la douleur atroce de savoir que la fillette bavarde et gaie, ne passerait jamais plus, de temps avec lui au bord de la rivière à partager des rêves d’eau, d’ondines et de fées des roches.
L’eau était maintenant devenue opalescente.
Une eau de noyée.

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La sagesse des cloportes

La sagesse des cloportes
En ce jour de Janvier, Dieu s’ennuyait ferme. Non qu’il n’avait plus de boulot, bien au contraire, mais c’était du tout venant, du classique, de l’habituel. Il fallait gérer le quotidien, et gérer le quotidien quand on est omniscient, c’est plutôt peinard comme job.
D’abord, régler quelques conflits bénins entre voisins qui ne se comprenaient pas, et puis faire un petit miracle parce que c’est rigolo comme tout ! Et enfin, sauver un ours polaire, une baleine et un phoque pour que ceux de Greenpeace lui foutent la paix.
Donc Dieu s’ennuyait.
Il avait bien prévu de faire neiger sur l’Europe de l’Ouest histoire d’emmerder les automobilistes et de faire rire les enfants, de filer un peu de soleil aux Sud Américains pour que les préparatifs du carnaval se passent bien, parce qu’il aimait bien la Carioca aussi. Dieu est facétieux ! Mais Dieu s’ennuie.
Pourquoi diantre le Créateur, a-t-il un coup de blues ? Parce qu’il est seul, mais seul, que ça en est une horreur. Bon d’accord y’a bien son pote Satan, avec qui il fait mumuse parfois, mais à part ça. Ce n’est pas la flopée d’anges, d’archanges, d’angelots, qui vont combler sa solitude sentimentale.
Dieu, qui pourtant est amour, veut de l’amour. Pas du sexe non, de l’amour du vrai, avec un grand A et des petits cœurs. « J’ai besoin d’amouuurrr… » Chantonnait-il à tue tête, ce qui serait paradoxal s’il n’était pas Dieu.
Et oui comme quoi même les créations qui nous paraissent totalement absurdes ont leur utilité.
Bref, Dieu qui avait conçu l’Homme à son image, se trouvait fort dépourvu en ces temps de disette sentimentale.
Il réfléchit quelques minutes. Et en conclut qu’Il ne lui restait que deux solutions : soit provoquer l’amour dans le cœur d’une jeune femme de son choix, soit être un peu plus téméraire et se lancer dans la séduction, par lui-même.
Il opta pour la seconde.
Parce que zut quoi, non mais, il était le Tout Puissant, papa de Trois monothéisme quand même !
Il observa, un soir, les moyens mis à sa disposition : les boîtes de nuit, bals, rallye et autre lieux de rencontres étaient à priori à sa portée. Quoi de plus simple que de descendre, draguer une jeune fille et hop.
Le samedi, il mit Travolta sur sa platine et se vêtit de beau. Col jabot, chemise blanche, lunettes noires, une touche de gomina, qui brillait autant que les strass de son pantalon. Saturday Night Fever !
A l’entrée de la boîte, le Best, de Clermont Ferrand, il dut user un chouïa de ses pouvoirs pour que les deux videurs, peu amènes, le laissent entrer. Son look détonnant…détonnait ! Des jeunes en baggy, sweat capuche, le regardaient de bas en haut et vice versa.
Dieu s’en moquait. Il se lança sur la piste, tournoyant, pirouettant, sautillant. Un vrai danseur, un vrai. Certes il n’était pas tout à fait, tout à fait, dans le tempo, et il écrasa au passage trois orteils, deux cors et un œil de perdrix. Certes, il rata un pas un peu difficile, et bouscula un colosse qui atterrit dans le bar, certes il oublia un instant qu’il était Dieu et que la lévitation n’est pas un standard des danses modernes. Bref, il déconna plein pot. Et finalement, assoiffé, il prit une bouteille sur une table et la liquida en trois gorgées. Le public le regardait extrêmement surpris, mais certains mirent ça sur la mauvaise qualité des acides proposés par le patron complaisant du lieu. Dieu, un peu éméché, se dirigea vers une brune superbe. Grande, mince, les yeux noirs sous son chignon, elle le regarda s’approcher.
« Salut toi ça va ?
- Oui.
- Tu bois quelque chose beauté ?
- Non merci.
- Dis donc t’es pas bavarde. Je sais je vous impressionne toutes, même cette andouille de Marie n’y a vu que du feu…
- Excusez-moi mais là, vraiment, je dois…
- …Y aller ma copine m’attends. Je sais elle est de moi cette tirade. Verset quatre des épitres de Saint Glinglin à Josué ! Tu crois que t’invente quelque chose morue ?
- Mais ça va pas…
- …Espèce de vieux cochon ! Ca aussi c’est de moi ! Verset…
- Excuse-moi ? »
Dieu se retourna lentement.
Le colosse, celui qui avait traversé le bar, un mètre quatre vingt dix sept au garrot, dans les cent quarante et un kilos, lui tapota l’épaule :
« Dis donc ducon…Tu peux arrêter de me regarder avec tes yeux là ? Et accessoirement tu peux foutre la paix à ma meuf ?
- Pardon mais… Ca c’est pas de toi non plus, c’est de…
- Ta gueule ! T’arrête ou je te refais le portrait tapette !
- Mais ça c’est pas… »
Dieu pensa un instant à le transformer en loukoum, mais ses bévues successives le retinrent. Et il se mangea une calotte digne d’un bon western. Et il eut mal, un peu comme son fiston en croix, mais moins quand même. Et Dieu tenta sa droite. Celle qui est parfois assise à côté de lui. Et la droite de Dieu fut un flop. Parce que ça faisait un moment qu’il ne s’en était pas servit et surtout que l’absorption de 75 centilitres de vodka l’avait sérieusement entamé.
Bref, il se retrouva sans dessus dessous, les fringues ruinées, vautré dans le caniveau, avec un joli cocard. Tu parles d’une réussite. Et en plus, il se gerba dessus.
Il fila chez lui, là haut.
Et poussa un coup de gueule.
Ce qui n’eut pour incidence que de réveiller un mal de crâne sévère.
Dieu était en rage. Fiasco sur toute la ligne. Même le plus crétin des crétins aurait fait mieux que lui. Et sans parler d’amour cette fois ci, il fallait qu’il s’avoue que même le sexe c’était pas pour demain.
Satan, qui passait par là, le vit et à son sourire narquois, le Créateur comprit qu’il était au courant de ses frasques de la veille.
« Bon ça va hein le fils maudit ! Tu vas pas non plus t’y mettre ?
- Non, non. Je constate juste. C’est tout.
- Tu ne constates rien, Nom de Moi ! J’ai pas assuré, mais c’est pas grave non plus ! Quand je veux !
- Oui, oui.
- Tu te fous de moi là ?
- Mais non, mais non.
- Si tu te fous de moi !
- Mais non. Tu tombes toutes les nanas que tu veux, t’es Dieu. Et puis, c’est tellement simple de devenir amoureux de toi. Regarde cette pauvre Bernadette Soubirous.
- Me parle pas d’elle ! Merci. Et puis ôte-moi ce sourire imbécile de ton visage fourchu et poilu. Parce que toi tu crois que t’es meilleur que moi ?
- Oh non. Je n’oserai pas dire ça. Simplement, tiens, regarde ma soirée d’hier. »
Satan, d’une geste ample, fit apparaitre une image. Qui aurait choqué Sade et Rocco Siffredi. C’est peu dire.
Dieu souffla lentement.
« C’est que du sexe ! De la Luxure ! Des pêchés pas capiteux, mais CAPITAUX !
- Oui bien en attendant…
- Quoi en attendant ? Quoi en attendant ? Tu veux dire que moi, Dieu, je ne suis pas capable de faire pareil ? Moi…
- Euh hier, tu as fait quoi ?
- Hier c’était hier, j’étais pas en forme, pas au point, pas…
- Dieu, avoue-toi vaincu. T’es peut être le roi du sauvetage de bébé phoque, mais avec les nanas t’assure pas un caillou.
- Comment ça ? Tu oses dire que…
- Oui. J’ose. Et même je te mets au défi de séduire une fille à la loyale.
- Avec toi, je me méfie du mot : loyal. C’est un peu étrange dans ta bouche, comme « droits de l’homme » dans celle de Staline tu vois ?
- Si, si je te promets. Tiens, pour te prouver ma bonne foi, je te laisse mon œil, celui d’Abel, qui observait…
- Gnagnagna, je sais, je connais ! Tu sais que sans cet œil tu perds cinquante pour cent de tes pouvoirs et que je vais rafler un maximum d’âmes ?
- Je sais, je sais aussi que t’es nul comme séducteur. T’as quand même crée Chateaubriand, ne l’oublie pas !
- Oui bon hein, euh…
- Alors tu relèves ?
- Bien sur ! Et toi tu gagnes quoi en échange ?
- Oh rien, le plaisir de t’humilier. Encore une fois !
- Allez je vais être bon. Choisis le terrain de Mes Exploits !
- Meetic. »

A ces mots Dieu pâli franchement. Parce que bon, ce n’est pas qu’il n’était pas près à, mais Meetic c’était l’antre de Satan ! Le royaume du pêché non consommé et virtuel. Des milliers d’âmes qui se vautraient complaisamment dans la luxure et la débauche via écran interposé. C’était l’Ignominie, c’était…
C’était surtout que Dieu avait un énorme problème de timidité, c’est tout. Déjà parler à un ange aux fesses nues le faisait rougir à chaque fois, alors séduire virtuellement lui filait des frissons dans la colonne. Ce qui généra un joli tremblement de terre en Argentine.
« Ah non Satan ! Ah non, pas meetic, tu vas influencer les âmes et tu vas…
- T’as la trouille ? t’as la trouille ! Dieu est un trouillard, Dieu est un lâche, nananére !
- Ta gueule ! Je relève et de suite ! »

Dieu se fit amener son PC dernier cri. Il se connecta. Tout d’abord saisir un pseudo : évidemment Dieu était prit, ainsi qu’Allah, Yahvé, Buddha, Ganesh, Shiva etc.…Pff la plaie ! Il essaya tout, tout, et rien. En désespoir il se rabattit sur Kranouche dieu des Cloportes dans une obscure civilisation du Nord Est de l’Inde. Autant dire : rien, mais en même temps, un cloporte a le droit de vivre non ?
Age : il hésita longuement. Il opta pour un petit 45 an. Sexe : euh il n’avait le choix qu’entre H et F, pas « celui des anges ». Ville : Paradis ? Il peut, mais souci quand il faut mettre le code postal. Enfin apparence : il mit un peu de tout comme ça au pif, parce qu’Il est un peu de tout. Religion : pour s’amuser il met non pratiquant et athée. Loisirs : ça se corse. Il hésite entre sauver des âmes de la damnation éternelle, faire des Miracles, et il se rabat, finalement, sur dames et petits chevaux.
Il cherche ensuite une partenaire à sa mesure. Comprends très vite qu’il est Unique pour 2 milliards de personnes au moins, et totalement ridicule dans le Panthéon indien par exemple.
Dilemme ! Alors, en bon gars bien basique il se rabat sur le standard en vigueur dans les pays riches et bien portants : grande, blonde à gros seins (forte poitrine pense t’il !). Niveau d’étude : peu importe. Age : jeune, mais pas trop, un petit 32 an ?
Ville ? Saint Etienne ! Comme ça et juste parce que le coup des poteaux carrés ça l’a fait marrer en 1976.
En ligne : Bellebeautéjoliedu42, Plaffa42, Mistigurettetorturée et Omygode.
Il ouvre le Tchat et entame de manière subtile un dialogue avec Bellebeautéjoliedu42.
« Salut ça va Bellebeauté ?
- Non a va pas.
- Ah ?
- Bin oui tu c ke je mennuie là ? Je sui seul. Vien me rejoin dre.
- Euh…
- C 40€ les 10 mn au 0825879415289654
- Hein ? Mais je ne vais pas payer !
- Mé je fé tou tu c ?
- Oui je vois, même les fautes qui vont avec.
- Allé vien me rejoindre ! Je tatten. »
Dieu déconnecte. Vexé. La catin de Babylone il a déjà donné, enfin son fiston c’est tout comme. Il commence à se dire que bon ce n’est pas le meilleur plan de sa vie ce défi idiot. Que Satan pourrait peut être garder son œil, et basta. Et que…
« Alors mon Dieu tu baisses déjà les bras ?
- Oh ça va hein. Je réfléchissais à une stratégie.
- Mouarff, une stratégie quand on s’appelle Kranouche, Dieu des Cloportes…Bon allez tu le veux mon œil ou pas ?
- Tsss… »
Deuxième connexion. Plaffa42. Qui ne répond pas. Qui s’en fout à vrai dire, puisqu’en sondant son âme discrétos, Dieu se rend compte qu’elle a des soucis en tête : les traites de la maison, ses enfants qui mangent pas super bien, son ex qui la harcèle, bref un merdier qu’elle n’arrive pas à oublier même devant son écran. Elle est en larme, et Dieu se dit que ce n’est pas vraiment le moment de l’ennuyer. Il en profite pour utiliser sa carte journalière de « Erreur de la banque en votre faveur » et crédite son compte chèque d’1 million d’euros. Sacrée erreur, mais au prix des parachutes dorés, ça se verra même pas !
Satan a bien remarqué la manœuvre, mais il laisse courir. De toute façon il a déjà gagné la moitié du défi.
Contact. Mistigurettetorturée répond.
« Salut ça va ?
- Oui et toi ?
- Ca va. »
Dieu se demande à cet instant ce qu’il va bien pouvoir dire. Bon certes, il pourrait sonder son esprit à elle aussi, et y trouver un soupçon d’inspiration, mais l’autre nigaud cornu finira par s’en rendre compte.
« Je vois que tu es croyante et pratiquante ?
- Oui, Dieu m’a accueillie dans sa maison.
- Ah bon ? T’es sure ?
- Oui, oui, Dieu est amour, il va nous sauver, toi aussi d’ailleurs ! Ton âme est impure, je le sais, je le sens et Il le sent.
- Pardon ? En quoi mon âme est impure ?
- Tu parcours des sites de débauche où les humains se roulent dans la fange, le stupre, la luxure. Mais Il est là ! Il nous regarde, Il sait que tous seront punis à l’heure du Jugement Dernier !
- Mais ça va pas la tête ? Je suis Dieu ! Comment veux tu que je punisse qui que ce soit quand j’en ai pas envie.
- Pêcheur, tu es un immonde pêcheur ! Tu mérites les flammes de L’Enfer, Impie ! »
Dieu se retourne et remarque un Satan écroulé de rire dans un coin de nuage.
« Dis donc le fourchu là, ça t’amuse le prosélytisme ? Parce que moi pas des masses à vrai dire.
- Excuse moi partenaire, mes je m’amusai un poil avec toi.
- Hein ? Mais c’est de la triche ! T’as pas le droit ! C’est pas du jeu.
- Ah ? Et la dame d’avant, c’était du jeu de lui filer du pognon ?
- Oui bin ça va hein ! Euhhh…
- Un partout balle au centre, plus qu’une chance mon Vieux ! »
Ohmygode. Tout un programme.
« Salut ça va pas !
- Pardon ?
- Je dis que ça ne va pas, avant que tu ne me demandes.
- Bin ce n’est pas grave si ?
- Si. Je suis Dieu et personne, personne, ne veut de moi.
- Ah ? Et alors, que puis-je pour toi ?
- Bin y’a mon nom dans ton pseudo, alors…
- Mmmhh ! Ton nom ? Euhh. Tu sais lire ? Parce que c’est godE. Tu sais…
- Oui je sais merci !
- T’agace pas. T’es Dieu alors ?
- Bin oui. Bon Dieu des Cloportes, mais Dieu quand même.
- Bah c’est sympa un cloporte.
- Ah ?
- Oui autant qu’un soldat nazi ou qu’une colombe blanche sur la tête à Pie XII.
- Ah bon ? Un cloporte c’est…bien ?
- Et bien si tu considères que Dieu, pas toi, l’autre, les a fait à son image, alors le cloporte a autant de valeur que le reste non ?
- Oui c’est sur, mais j’ai pas bossé autant de temps sur le cloporte, que sur la rhubarbe par exemple.
- D’accord, mais le cloporte a son utilité ! Il ronge le bois et permet ainsi le renouvellement de la biomasse.
- Oui mais c’est moche !
- Non, la femelle cloporte est attirée par le mâle, comme la crapaude de Voltaire. Et en plus, elle ne se prend pas la tête, elle.
- Mais bon sang de bois ! »
Dieu déconnecte intempestivement, se tourne vers Satan et sous les yeux ébahis de celui-ci, se transforme en cloporte.
Qui fonce vers un nid de cloporte.
Qui fait de l’œil à une superbe femelle cloporte.
Et Satan dépité, laisse son œil dans un coin et s’en va fulminant tandis qu’un cloporte se faufile entre ses jambes.
La sagesse du cloporte consiste aussi à se garer des pieds.

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La petite souris

Mon papa il crie des fois. Fort. Très fort. Mais c’est pas trop souvent parce que d’habitude on est sage ma petite sœur et moi.
Enfin on fait des bêtises, comme tous les enfants, si j’ai bien compris. Mais pas des choses graves ou méchantes, jamais. Sauf la fois où on a tiré la queue du chat. Pour voir.
Le chat il m’a griffé au bras, j’ai eu drôlement mal ! Et papa il a vu ça et m’a juste dit « Je suppose que tu ne recommenceras pas ? » Et il m’a mit du produit qui pique « Pour pas que ça s’infecte. »
Je sais pas ce que c’est infecte, mais j’ai eu un peu peur quand même et un peu mal aussi et je recommencerais plus jamais a tirer la queue de Pépére. Et ma petite sœur a un peu pleuré parce qu’elle voulait pas du « Proguit qui n’infec ! » Alors qu’elle avait même pas été griffée elle .
Je l’aime bien ma sœur. Elle est jolie comme tout avec ses bouclettes et quand elle fait son truc avec sa bouche, comme ça, même que j’éclate de rire et que papa il fronce un peu les sourcils parce que j’ai du poisson dans la bouche des fois. J’aime bien le poisson de papa, il croque sous la dent avec l’espèce de farine qu’il y a autour. Et quand il en fait, souvent avec il y a du riz. Et j’adore le riz . Il met des petits oignons et un peu de crème et c’est tellement bon que j’en reprends deux fois souvent ! Bref, c’est mieux que le chou quand même. Et ma sœur, elle est petite encore, alors elle fait le clown quand on a pas le droit : à l’église quand on va en promenade visiter les monuments historiques, comme dit papa, au supermarché devant les vieilles dames avec des sacs trop lourds, mais pas à l’école, là elle le fait pas.
Elle est amoureuse de son Maître en fait, mais c’est un secret ! Elle me l’a dit y’a trois jours en mangeant une banane à quatre heure. C’est vrai qu’il est beau son maître. Mais c’est un vieux. Moi j’aime pas trop les vieux, même son maître que j’ai eu l’année dernière, quand j’étais encore avec les petits qui savent pas lire.
Moi aussi j’ai un amoureux. Théo. Il est drôlement plus beau que le maître de Mathilde ! Mais il est un peu bête aussi. Des fois il veut faire le malin avec ses copains, et il me bouscule, et moi je pleure un peu, alors il me fait un gros bisou sur la joue, parce que sur la bouche c’est pas bien, y’a que les grands qui font des bisous sur la bouche, et moi je deviens toute rouge, et je le trouve très gentil Théo.
Et papa il crie des fois, mais pas souvent.
J’ai eu sept ans hier. Je suis une grande. Mais je me sens quand même pas si grande que ça. Surtout quand papa il crie après maman et maman crie après papa, et ensuite ils se disent des gros mots et maman elle pleure et papa il se met dans son coin, là où il corrige ses photos, et je vois bien que ses yeux ne sont pas tout à fait secs.
Mais ils se crient moins après quand même, parce que maman est partie de la maison. Il y a un an. J’avais six ans et j’ai perdu ma première dent. Une canine. Ca m’a pas fait mal du tout, du tout, mais j’ai failli l’avaler parce que je dormais. Ma sœur a cru que j’allais perdre toutes mes dents d’un seul coup et elle m’a dit, mais c’est un secret, que jamais elle ne perdrait ses dents ! Je sais pas si elle a le droit, et puis comment elle va faire avec la petite souris ? Moi j’ai eu six pièces pour la canine.
Donc ils se fâchent moins depuis un an. Mais c’est moins drôle à la maison, et papa et maman, chacun chez eux, ils sourient moins qu’avant.
Maman m’a dit qu’elle n’aimait plus papa, et papa m’a dit qu’il aimait encore maman mais que cet amour était entrain de disparaitre. J’ai pas tout compris. Parce que moi j’aime Théo, c’est mon amoureux, mais j’aime aussi Lucas et Thibault, et des fois on se fâche entre nous, et on se parle plus, même une fois j’ai dis un gros mot à Lucas, et après j’ai regretté. Alors je lui ai fait un bisou et je lui ai dit que c’était mon amoureux à nouveau, donc ça disparait pas l’amour si ? Et on a le droit d’avoir plein d’amoureux et d’amoureuses.
Je peux pas en parler à Mathilde, parce qu’elle est trop petite pour comprendre. A l’école elle est chez les petits-petits, et des fois à la cantine elle veut me faire un câlin mais les dames de service disent qu’on a pas trop le temps. Les grands ils ont souvent pas le temps. Ils ne prennent jamais un moment pour regarder les nuages ou les oiseaux, ou dessiner des fleurs ou des maisons ou même des gribouillis. Ma Mathilde elle fait très bien les gribouillis . Après, Elle me demande d’écrire son nom, et c’est pas facile parce qu’il est drôlement long son nom, puis elle le donne à papa ou maman et ils disent toujours « Merci, c’est très beau ce que tu as fait dis donc ! C’est quoi ? ». Alors que c’est un gribouillis c’est tout. Mais la petite elle dit « C’est un cheval ! » Pfff il a même pas de pattes ! Alors moi je fais une fleur, avec tout plein de pétales et je la donne et tout de suite les grands ils reconnaissent que c’est une fleur.
Pour mes sept ans j’ai eu un microscope. Mon papy m’a dit qu’on voyait le monde que l’on ne voit pas à l’œil nu avec . Effectivement on voit très bien les toutes petites minuscules poussières, et aussi les cirons dans le fromage que Mamy elle ramène de la Haute Loire. Et j’ai perdu ma quatrième dent. Celle de devant. J’ai eu trois pièces c’est tout, mais plus grosses que pour la canine. Et Mathilde m’a dit, mais c’est un secret, qu’elle veut perdre toutes ses dents d’un coupn, comme ça elle aura surement plein de grosses pièces. Je sais pas si c’est possible, et j’ose pas demander à papa. Parce que ce soir il a sa tête de quand il est pas content. Pourtant on a pas fait de bêtises, j’ai récité mon poème par cœur, et on a mangé toute notre assiette. Bon c’était facile c’était nouille-jambon.
Papa il est peut être triste parce que maman lui a dit qu’il allait s’y casser les dents ? J’ai pas compris pourquoi il veut se casser les dents d’ailleurs. La petite souris pourra jamais porter les dents de papa si ? C’est trop lourd je pense. Et puis moi je veux pas qu’il se casse les dents. Elles lui font un joli sourire, quant il sourit, comme ça, avec ses yeux plissés.
J’ai demandé à papa si je pouvais téléphoner à maman. Il a dit oui. Et j’ai recopié le numéro qu’il m’a noté sur une feuille. Je me suis caché de Mathilde, parce qu’elle veut toujours parler et que c’est un bébé qui n’a pas des choses importantes à dire.
Et j’ai demandé à Maman pourquoi papa voulait se casser les dents ? Elle a répondu : « Mais qu’est ce qu’il a encore été inventer ton père ? »
Je lui ai dis que c’était elle qui lui avait dit qu’il allait se casser les dents ! Mais elle m’a répondu que « Tu es trop petite pour comprendre ! Ca c’est bien passé à l’école ? »
Bref, je ne suis pas avancé plus que ça .
Au réveil j’ai regardé si papa avait encore ses dents, surtout celle en or qui brille. Oui il avait l’air de toutes les avoirs. Et il avait un beau sourire.
On a mangé devant la TV parce que c’est samedi et que le samedi c’est le jour où on a le droit de regarder la télé. J’aime bien moi les dessins animés, parce que les personnages sont plein de couleurs et font des têtes drôles. Mathilde aussi, elle aime bien, mais elle préfère les dessins animés pour les petits. Alors je dis oui et on regarde les familles d’ours qui vont à la chasse au miel, on rigole.
Et je sais que cette après midi on va faire un gâteau et aller à la pêche ! J’ai un peu peur des poissons, mais pas Mathilde ! Mathilde elle les décroche toute seule !
Sur la table basse il y avait du courrier. Et une lettre où c’était écrit « Tribunal de… » J’ai juste regardé, vite vite, et comme je ne comprends pas encore tous les mots j’ai dit à Papa : « C’est quoi Juge aux affaires familiales ? »
Papa il m’a regardé et j’ai cru qu’il allait crier. Mais non, il a dit :
« Pourquoi tu me demandes ça ma puce ?
- Bin y’a une lettre sur la table et c’est écrit ça.
- Je sais. C’est que tu vois, je dois passer devant un juge qui va décider si je peux vous avoir une semaine sur deux comme maintenant, ou moins souvent.
- Pourquoi ?
- Parce que c’est la loi. C’est comme ça.
- Mais le juge il va dire oui !
- Je ne sais pas, je pense que oui, mais ça dépend de lui et de ta maman aussi.
- Ah bon ?
- Oui. Elle voudrait que je déménage pour habiter vers chez elle, mais ce n’est pas facile à cause de mon travail, par exemple.
- Mais j’aurai plus ma chambre !
- Si si. Je ne veux pas déménager tu sais. Et je veux vous garder toujours.
- Même si tu as les dents cassées ?
- Hein ?
Là je vois qu’il n’a pas compris du tout !
« De quoi me parles tu Léa ?
- Bin maman elle a dit que tu allais t’y casser les dents…
- Léa, je ne vais rien me casser du tout ! C’est une expression. Maman elle veut que je déménage, moi pas, et donc elle pense que le juge va lui donner ta garde et celle de ta sœur. Mais je vais essayer que non . Elle me dit que je ne vais pas y arriver, donc que je vais me casser les dents. Tu comprends ?
- Bin quand je me suis cassé une dent en tombant du pommier, j’y suis pas arrivé à monter dedans c’est pareil ?
- Oui. Plus ou moins. Sauf que mon pommier à moi est plus dur à monter, c’est un pommier d’adulte. Allez va jouer, on en reparlera d’accord ? »
Je suis retournée dans le salon. J’ai joué un peu avec ma poupée. Et puis on a fait le gâteau et on est allé à la pêche. Et papa il m’a montré comment on attrapait les grillons avec une paille.
Et le soir, dans mon lit, je me suis dit que la petite souris elle allait avoir du travail, parce que moi je vais lui dire à Maman que je veux pas que papa il se casse les dents devant le juge, ou alors que si il se les casse, la souris elle doit lui amener plein plein de pièces, au moins 42! Ou une autre amoureuse peut être ? Un truc quoi. Pour qu’il ait toujours son beau sourire, celui qu’il a avec ses dents.

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