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La rivière (Springsteen théme)

La rivière roulait sur les galets de granit son eau claire et froide.
Sa rivière…
Il y avait apprit à nager, il y avait lancé ses premiers appâts, posé ses premières mouches, leurres dérisoires de poils ou de plumes qui trompaient si rarement les poissons. Elle l’avait ensorcelé, envouté, dès son enfance.
Et elle était encore là.
Immense la première fois où il avait été en âge de s’approcher d’elle sans la présence paternelle, tendre quand il avait donné son premier baiser , secrète quand elle avait abrité ses peines, ses joies, amante attentive et experte quand pour la première fois une autre femme lui avait offert son corps.
Eternelle.
Symbiose presque parfaite entre eux deux. Eau amicale devenant caressante ou maternelle.
Dans le grand virage, juste après le radier, elle devenait presque noire.
Gouffre à la magie maléfique des profondeurs. Ses pensées de gamin avaient crées mille monstres aquatiques, milles naïades, un panthéon qui tantôt le protégeait, souvent l’effrayait.
A la sortie de celui-ci l’eau éclatait dans le fracas d’une chute à l’écume blanche.
Son Niagara personnel.
Des navires de papier, d’écorce ou de feuille s’y étaient abîmés. Dérisoire cimetière qu’aucune femme de marin ne venait pleurer. Mais parfois, attentive à ses efforts, la mère_rivière recrachait l’esquif qui s’en allait voguer vers son destin.
Son regard parcourut son domaine. Tout au plus deux cent mètres encaissés entre les falaises et la corniche.
Dans sa tête Springsteen serinait une vieille chanson où il était question, aussi, d’une rivière.
“We go down to the River, and into the river we die”
Rengaine adolescente apprise par cœur sur une guitare mal accordée, chantée faux autour de feux de camps alcoolisés. Une enfance heureuse, un adolescent un peu secret comme le bruit de l’eau, un passé proche.
Il leva ses yeux au ciel.
Des larmes coulaient, abondantes, sur son visage défait.
Il revoyait ce soir de Décembre pluvieux. La route sinueuse le long de la corniche, l’auto radio qui déversait la chanson du Boss tandis que le ciel s’épanchait sur le paysage chaotique des montagnes alentours.
Et soudain, les phares en face, trop à droite, trop près…Il avait bien écrasé le frein dans un hurlement, mais l’eau, son amie si ancienne, l’avait trahi pour la première fois.
Plongeon terriblement lent par-dessus la mince rambarde de sécurité. Des mètres de chute avant l’accueil du lit…
…d’hôpital, et les longs mois de souffrances dans ses os brisés. Il l’avait haït, maudite cette eau céleste qui avait gonflé de haine son amante terrestre.
Et surtout, était née, brutalement, la douleur atroce de savoir que la fillette bavarde et gaie, ne passerait jamais plus, de temps avec lui au bord de la rivière à partager des rêves d’eau, d’ondines et de fées des roches.
L’eau était maintenant devenue opalescente.
Une eau de noyée.

Catégories:Childrens
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